Le mois passé, j’ai pénétré dans le bâtiment des congrès de la nouvelle Bibliothèque d’Alexandrie, et l’histoire a chanté à mon oreille. Cette bibliothèque est le modèle de toutes les bibliothèques. Deux statues nous accueillent: Athéna la Grecque et Isis l’Egyptienne. Deux déesses, à l’entrée de la Bibliotheca Alexandrina; deux femmes intelligentes, maîtresses du verbe. Je suis passé entre les deux statues, parce que c’est là que le visiteur doit passer s’il est attentif, et j’ai éprouvé alors physiquement la gémellité originelle de la ville du grand Alexandre: Alexandrie l’Egyptienne, Alexandra la Grecque. De visiteur, je me suis alors transformé en pèlerin.
Sur la façade du bâtiment, quantité de signes dans tous les sens. Des lettres, des hiéroglyphes, des dessins. On songe à une écriture cryptée, on a tort: ces signes ne veulent rien dire du tout. Il est inutile d’en rechercher la signification. Ils sont organisés pour mettre en évidence six lettres qui n’apparaissent pas tout de suite: É-G-Y-P-T-E. C’est le seul mot que l’immense mur griffé dévoile; tout le reste est à proprement parler muet. Et puis, à côté du mur, ressortie de l’eau par les archéologues dirigés par Jean-Yves Empereur, reconstituée comme un imposant puzzle de granit, la statue de Ptolémée, celle qui jadis, près du Phare, accueillait les visiteurs qui entraient au port.
L’Égypte, non moins que la Grèce, avait pour habitude d’accueillir les arrivants par des statues. La statue de pierre dit «non» à la mort, «non» au temps qui passe, «non» à ce qui va de soi. Elle est le grand défi de l’homme face à ce qui se délite. Elle se dresse contre l’ensablement du désert. D’une manière générale, tout ce qui se redresse, comme les statues ou comme les pierres tombales ou même les menhirs de Carnac, est la marque du lieu; tout semble dire: ici, en ce lieu, l’homme fait la nique à la mort. Et lorsqu’il s’agit d’une bibliothèque, c’est à dire d’un lieu qui a pour vocation de conserver les écrits des hommes, c’est doublement un «non» à la mort. Victoire double de l’esprit sur la matière, comme est double la tutelle d’Athéna et d’Isis.

Les quatre vérités de Jean-Marc Vaudiau

 

 

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