Le barman retrouve ses cocktails, la coiffeuse ses bigoudis, le potache ses copains de classe et le navigateur… son océan. Pour le Rösti Sailing Team, le déconfinement a pris la forme d’une véritable délivrance. «Quel bien fou d’être de retour sur l’eau!», affirment de concert Valentin Gautier et Simon Koster. «Les sensations étaient bonnes, la vitesse à l’entraînement bonne aussi».
La saison 2020 a été complétement chamboulée par la pandémie; elle a été amputée de la Transat Québec-Saint-Malo qui était l’objectif numéro un de l’équipe, avec l’ambition tout à fait justifiée de viser une place sur le podium, mais passée la déception face à ce coup dur, elle a réagi de façon positive. Durant toute la période de confinement, elle a dit et redit sa volonté de sortir plus forte lorsque la crise serait derrière. Le moment est donc arrivé de faire le point. Nous le faisons en compagnie de Valentin Gautier.

Une maison et un enfant

-Comment avez-vous vécu le confinement? Avez-vous trouvé des possibilités d’entraînement? Une période pas trop dure moralement?
– C’était effectivement une période particulière. En France, où nous résidons, les règles de confinement ont été plus strictes qu’en Suisse; la navigation était formellement interdite. Nous avons donc rongé notre frein, d’autant plus que nous venions de remettre le bateau à l’eau après le chantier d’hiver et avions hâte d’aller naviguer. De plus, les conditions de navigation en Bretagne ce printemps étaient exceptionnellement bonnes, ce qui était un peu frustrant! D’un autre côté, cela nous a aussi permis de nous recentrer un peu et de nous poser, ce qui est rare dans le quotidien des navigateurs de nos jours. L’aspect entrepreneurial multitâche de notre métier est certes très stimulant, mais peut aussi se montrer vraiment épuisant en termes de charge mentale sur le long terme. Simon est devenu papa et a donc pu profiter de ce temps mort pour vivre pleinement cette expérience et j’ai de mon côté pu trouver le temps nécessaire à la restauration de la maison que j’ai achetée près de Lorient en début d’année.

Le savoir-faire de Justine

– Qu’est-ce qu’une femme navigatrice, en l’occurrence la Genevoise Justine Mettraux, peut apporter de différent d’un homme dans un équipage et sur une course de longue distance?
– Personnellement, je ne pense pas qu’une femme navigatrice apporte quelque chose de différent qu’un homme. Quand nous avons proposé à Justine de rejoindre nos rangs, c’était avant tout pour pouvoir bénéficier de son expérience et de son savoir-faire de marin. On ne peut pas nier le fait qu’avoir une femme dans l’équipe permet un meilleur impact médiatique, mais en fait c’est presque à mon sens regrettable… La course au large est l’un des rares sports au monde qui fasse courir les hommes et les femmes sur un pied d’égalité et c’est en ce sens super de pouvoir courir en équipage mixte. Il est en revanche dommage que cela soit encore perçu comme un acte «militant»: cela montre l’étendue du chemin qu’il reste encore à parcourir pour l’égalité des sexes!

Service hivernal

– Le bateau a-t-il subi des retouches par rapport à 2019? Pendant combien d’années un voilier comme le Class40 Banque du Léman demeure-t-il compétitif?
– Nous n’avons pas apporté de changement majeur au bateau. Nous avons fait ce que l’on peut appeler le «service hivernal», réparé certaines choses cassées, consolidé d’autres et apporté quelques modifications pour améliorer la vie à bord, mais rien de fondamental. En général, la flotte de Class40 se renouvelle un peu tous les quatre ans, le cycle des Routes du Rhum en fait. On peut donc imaginer qu’en 2023, une nouvelle génération voie le jour avec peut-être des engins encore plus performants, mais cela ne voudra pas dire pour autant que notre Banque du Léman sera bon pour la casse. Les Class40 de 2e et 3e générations restent encore très performants. Par exemple, le No 123, vainqueur de la Route du Rhum 2014, fait encore aujourd’hui figure d’épouvantail dans la flotte. Je pense donc que notre bateau sera largement dans le coup pour de longues années, avant de pouvoir éventuellement trouver une seconde vie comme bateau de croisière rapide; c’est le cas de beaucoup de Class40!

Saison 2021 chargée

Quel est votre programme du deuxième semestre et quels grands rendez-vous visez-vous pour l’année prochaine?
– C’est encore difficile de se projeter vers la fin de la saison 2020. Si cette année nous a appris quelque chose, c’est que les plans peuvent changer à tout moment. Nous avons bon espoir de pouvoir courir la Normandie Channel Race en septembre (une course en double très technique en Manche et mer d’Irlande), mais les choses ne sont pas encore très calées. Certaines courses semblent s’organiser, mais avec la situation sanitaire et le spectre de la deuxième vague (!), tout peut s’arrêter très vite. Nous regardons aussi un peu l’option des tentatives de record, qui présentent l’avantage de ne pas nous rendre dépendants d’une organisation, de sponsors attachés à un village de départ, etc. De plus, cette option nous permettrait aussi de naviguer avec Justine comme initialement prévu et aussi – pourquoi pas? – d’embarquer un ou une média-man avec nous… Affaire à suivre! La saison 2021 sera, quant à elle, chargée avec notamment Les Sables – Horta – Les Sables, le Fastnet et la Transat Jacques-Vabre au programme, sur laquelle nous aimerions prendre une petite revanche sur le podium qui s’est refusé à nous l’année dernière.

Bouffée díoxygène

– Financièrement, quel sera le bilan 2020 pour l’équipage?
– De ce côté aussi, il est un peu tôt pour se projeter, car cela dépendra un peu des dépenses engagées cet été, si tentative de record il y a. Mais nous devrions arriver à boucler l’année dans les chiffres noirs. Nous étions assez inquiets en début d’année, quand nous avons compris qu’un de nos importants sponsors n’allait pas renouveler son soutien. Nous avons décidé d’être très transparents sur la question avec nos autres partenaires, qui ont bien réagi. Graphax, par exemple, a décidé d’augmenter son niveau d’engagement pour devenir sponsor «premium» au côté de Naef Immobilier et de céder sa place de sponsor «officiel» à Heer & Co, ce qui nous a procuré une belle bouffée d’oxygène. De plus, la saison va coûter un peu moins cher que prévu, avec l’annulation de la Québec-Saint-Malo, même si nous comptons réinvestir cet argent autrement afin de compenser la perte en image générée pour les sponsors. La saison prochaine risque en revanche d’être un peu plus compliquée financièrement, car nous allons devoir changer quelques voiles cet hiver et il y aura beaucoup de grosses courses, mais nous avons encore du temps devant nous pour convaincre de nouveaux partenaires de se joindre à l’aventure. A bon entendeur!

Propos recueillis par Etienne Oppliger

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