L’idée d’envoyer des délinquants, vagabonds ou mendiants aux galères n’était pas nouvelle. Les puissances maritimes de l’époque, manquant de rameurs, négocièrent avec certains pays, dont les cantons helvétiques, la possibilité d’obtenir des condamnés. En 1583, la Diète de la Confédération helvétique organisa une véritable chasse à l’homme pour se débarrasser de ces «bons à rien», de cette «vermine» (Gesindel), selon la terminologie de l’époque. En effet, la mendicité et le vagabondage étaient considérés comme source de criminalité et de danger. Rappelons qu’à cette époque, ne mendiait pas qui voulait! Seules des circonstances particulières justifiaient le droit de demander l’aumône et il fallait encore obtenir une Bettelbrief, sorte de permis de mendier, document délivré pour un espace et un temps déterminé. C’est donc ainsi que des Suisses furent envoyés, dès le XVIe siècle, ramer sur les galères de différentes Nations.

Des condamnations aléatoires

Après l’accord de 1601 avec la France, et surtout avec la création des chiourmes royales en 1630, dotées de registres très complets, il est possible de suivre précisément la destinée des galériens. Tout d’abord, on s’aperçoit que l’échelle des peines prononcées était pour le moins aléatoire, on pourrait presque dire «à la tête du client». Ainsi, suivant les cantons et les juridictions, un vol de cheval pouvait entraîner de 6 ans à 24 ans de galère. Un certain Jean Corbez se vit condamné à vie pour «vagabondage, vie errante et avoir demandé l’aumône avec insolence», alors que pour les même motifs, d’autres étaient condamnés à 2, 5 ou 10 ans. Mieux, à Soleure Michel Baudenmant est condamné à 10 ans «sans dire pourquoy»! Et il est loin d’être le seul… Nombreux sont ceux qui furent condamnés à vie avec cette même et terrible formule. C’était un moyen idéal de se débarrasser à bon compte des gêneurs, surtout si l’on sait que près d’un tiers des condamnés mouraient dans les cinq premières années. De plus, les futurs galériens se voyaient marquer au fer rouge les lettres GAL sur l’épaule gauche, une flétrissure qu’ils gardaient à vie.
Les condamnés avaient généralement entre 20 et 40 ans, mais il y a des exceptions. Ainsi Jean Leuwenberger, 13 ans, condamné à vie en août 1717 pour un simple vol, tandis que d’autres avaient plus de 50 ans lors de leur condamnation.

«Prime» au mérite

Tous n’étaient pas, loin de là, en bonne santé. A ce propos, l’intendant général des galères Nicolas Arnoul se plaignait en 1669 de recevoir trop de «vieillards, béquillards et autres estropiés, piliers d’hospital qui causent bien de la dépense». Ceux-là avaient parfois la chance d’être libérés plus vite car, autre constatation, la durée des peines était souvent aléatoire elle aussi. Un trop bon rameur risquait fort de rester prisonnier bien au-delà de sa peine. Le Parlement de Toulouse réclama en 1671 la libération d’un homme ayant dépassé sa peine de 2 ans. Le ministre de la marine Colbert fit répondre que le roi avait «le pouvoir de les relascher (les galériens) quand il lui plaist». Ceci dit, une libération n’était pas toujours une délivrance, comme le montre le cas de Jean-Jacques Bireu. Condamné en 1732 dans le canton Lucerne à 50 ans de galère pour vol et libéré en 1782 à l’âge de 73 ans, il sollicita «la faveur de finir sa vie au bagne (qui avait remplacé les galères), n’ayant plus ni patrie, ni famille, ni la force de se traîner pour demander l’aumône». Ne pouvant le garder incarcéré, on lui accorda la «grâce» de finir ses jours à l’Hôpital des incurables, où il recevait au moins une maigre pitance…

Frédéric Schmidt

André Zysberg, «Les galériens, vies et destins de 6000 forçats sur les galères de France 1680-1748», Editions Points, 1991. Benoît Dumas, «Les Suisses aux galères de France, 1601-1793», Editions Cabédita, 2005.

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